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La Croix-Rouge américaine a été sommée cette semaine par le Congrès de répondre à des questions détaillées sur la façon dont elle a dépensé le demi-milliard de dollars récolté après le tremblement de terre haïtien de 2010.

Mais au vu des documents internes récemment obtenus par ProPublica et la NPR, on peut se demander si l’organisation a un jour tenu le compte précis de ses dépenses.

Suite aux évaluations conduites en 2012 par le groupe autour de certains programmes sanitaires et d’approvisionnement en eau, ces rapports concluent que l’ONG n’a pas correctement suivi ses dépenses ni supervisé le travail, et ignore même si les projets en question ont abouti. Les documents mettent également en doute la véracité des déclarations publiques de la Croix-Rouge sur le nombre d’Haïtiens ayant bénéficié d’une aide.

D’après l’un de ces rapports d’évaluation internes sur un projet d’équipement sanitaire, «aucun process us adapté au contrôle des dépenses» n’aurait été mis en place.

Un autre rapport démontre que les chiffres communiqués par la Croix-Rouge sur le nombre de personnes concernées par un programme d’éducation à l’hygiène sont «peu représentatifs».

Ces découvertes viennent confirmer les résultats de l’enquête précédemment menée par ProPublica et la NPR sur les controverses du program me Haïti. Jusqu’ici, la Croix-Rouge n’a pas détaillé la façon dont elle a dépensé près de 500 millions de dollars reçus sous forme de dons pour Haïti.

Interrogée sur ces rapports internes et les mesures prises pour remédier aux problèmes qu’ils soulevaient, la porte-parole de la Croix-Rouge, Suzy DeFrancis, nous a informés par e-mail que le groupe refusait dorénavant de répondre aux questions de ProPublica et de la NPR. (Lire l’e-mail.)

Bonnie Kittle, la consultante à l’origine de l’un de ces rapports, nous a rapporté que la Croix-Rouge l’avait par la suite engagée pour qu’elle forme les personnels en Haïti et leur apprenne à travailler plus efficacement.

Les rapports évoquent notamment les problèmes suivants:

La Croix-Rouge n’a pas contrôlé le travail des sous-traitants à qui elle avait confié de l’argent, et au moins l’un d’entre eux a «mal géré ses fonds».

Comme nous l’expliquions dans un précédent article, la Croix-Rouge a reversé une grande partie des 500 millions de dollars récoltés pour Haïti à d’autres organisations caritatives, après en avoir prélevé un pourcentage pour frais de fonctionnement.

Elle s’est ensuite tellement désintéressée de ce que devenait l’argent – comme les 10 millions de dollars alloués à un programme de lutte contre le choléra – qu’«au moins l’un des sous-traitants a mal géré ses fonds sans que l’ARC s’en aperçoive» affirme l’un des rapports – l’acronyme signifiant ici «American Red Cross», ou Croix-Rouge américaine.

Par ailleurs, l’organisation n’a pas vérifié que les projets étaient effectivement mis en œuvre. «Le travail des différents partenaires du programme choléra n’a jamais été évalué par l’ARC, qui n’a aucune preuve que les objectifs aient été atteints».

De manière générale, «des procédures financières de suivi de projet... devrons être mises en place en amont des prochaines crises traitées par l’ARC», recommande un autre rapport.

Les travaux d’assainissement réalisés dans un camp ont été un tel échec que les résidents parlent d’un «torrent d’excréments» de la Croix-Rouge.

La mauvaise gestion de ces projets a eu des conséquences très concrètes. Dans un campement prévu pour accueillir les Haïtiens touchés par le séisme, les toilettes installés par la Croix-Rouge étaient sales ou ne fonctionnaient pas. Les résidents ont évoqué un «torrent d’excréments de l’ARC s’écoulant des latrines lorsqu’il pleuvait».

Le programme sanitaire de 1,5 millions de dollars concerné par le rapport n’a été «ni efficace ni durable, puisque le niveau d’hygiène laisse fortement à désirer sur tous les sites». Le projet a «manqué d’une vision et d’une stratégie claires, ce qui a entraîné des problèmes et des retards dans les contrats, les approvisionnements et les finances».

Parmi les conséquences positives du programme, on peut toutefois noter la décision de payer les Haïtiens vivant dans les camps après le séisme pour qu’ils nettoient les toilettes. Fournir du travail aux résidents répondait à «une nécessité importante».

Les problèmes rencontrés en Haïti ont souvent résulté d’une mauvaise gestion des responsables de la Croix-Rouge à Washington.

Pour expliquer les échecs du programme Haïti, la Croix-Rouge a précédemment souligné la difficulté d’intervenir dans l’un des pays les plus pauvres du monde, où la question de la propriété foncière est particulièrement complexe.

Mais les rapports internes indiquent que la faute incombe en grande partie aux cadres de la Croix-Rouge américaine qui opèrent depuis Washington. Concernant les projets sanitaires, on peut lire: «Essentiellement à cause du système de décision centralisé, un grand nombre voire la totalité des programmes lancés en Haïti est en retard sur le planning

Le rapport précise qu’à l’époque de sa rédaction, 20 des 24 délégués de la Croix-Rouge en Haïti – un terme désignant les employés les plus expérimentés – ont décidé de ne pas renouveler leur contrat. «Le soutien insuffisant, inadapté et trop lent apporté par la direction nationale a été plusieurs fois mentionné parmi les raisons de leur baisse de motivation.»

Cela a entraîné une rotation d’expatriés qui n’ont jamais réellement saisi le fonctionnement d’Haïti.

«Les délégués n’ont pas le temps de comprendre Haïti – le terrain sur lequel ils opèrent», déplore le rapport. «Les nouveaux-venus imposent des changements de politique/d’approche qui compromettent la qualité des projets/programmes.»

La campagne de prévention du choléra menée par la Croix-Rouge « a probablement contribué à sauver de nombreuses vies», mais elle a «manqué de réactivité» face à l’épidémie.

Comme évoqué dans notre premier article, la Croix-Rouge ainsi que d’autres organisations ont tardé à réagir face à l’épidémie de choléra qui a emporté des milliers d’Haïtiens. Les documents que nous venons d’obtenir confirment cette impression.

Certaines mesures prises par la Croix-Rouge ont été efficaces, comme une campagne préalablement entamée d’éducation aux règles d’hygiène qu’elle a très vite su adapter à la lutte contre le choléra: «L’augmentation rapide des activités de prévention contre le choléra dans les camps a probablement contribué à sauver de nombreuses vies

Mais le principal programme mis en place pour endiguer l’épidémie a été freiné par des problèmes de recrutement, d’approvisionnement et de logistique aussi basique que l’installation d’un bureau. Le rapport conclut donc que la Croix-Rouge a «manqué de réactivité face à cette épidémie, surtout pour une organisation spécialisée dans les soins et les secours d’urgence».

Traduction: Anne Guitton